David Lodge
Hélène / Fév-Mars 2002
 


Toujours aussi époustouflant, David Lodge. Son dernier roman, “Pensée Secrète”, nous plonge dans le débat sur la conscience et la perception, sur l'existence même du monde et de l'Homme. L'intrigue se déroule sur un campus universitaire, communauté qu'affectionne particulièrement l'écrivain. Ralf Hassenfer, spécialiste des sciences cognitives est un dominateur. Sûr de lui et séducteur, il cherche à comprendre comment fonctionne la pensée en s'enregistrant sur un dictaphone pour décrypter le cheminement de sa conscience. Ses monologues constituent la première voix de l'histoire. Dans un style différent, Helen Reed, écrivain invitée à la faculté pour animer un atelier d'écriture et récemment fragilisée par le décès de son mari, livre ses pensées et ses doutes à son journal intime. Les démêlés intellectuels et amoureux entre Ralf le scientifique et Helen la romancière créent des scènes épatantes racontées des deux points de vue, auxquelles s'ajoute un auteur omniscient qui raconte l'histoire de l'extérieur. Avec “Pensée Secrète”, David Lodge nous offre un roman excellent à la hauteur des précédents “Thérapie” et “Nouvelles du paradis”. Avec toujours autant d'humour, il se livre à une véritable traversée des relations humaines. Un vrai moment de plaisir !


Pensée Secrète, de David Lodge (Rivages)

 

 



425X280 / 22Ko

 

 

La Promesse faite au soldat
Gillem / Fév-Mars 2002
 


Après la bataille, un soldat mourant, allongé sur le sol, dit à un autre soldat accroupi près de lui :
- Avant de mourir, promettez-moi de dire à ma femme…
- Oui…
- Promettez-moi de dire à ma femme… que mes dernières paroles ont été pour elle.

Aussitôt après avoir dit ceci, le soldat rend subitement son dernier souffle. L'autre l'agrippe des deux mains par le col, et, le secouant :
- Attendez ! Attendez ! Quelles dernières paroles ? Ressaisissez-vous ! Quelles dernières paroles ?

Puis il lève la tête vers un autre soldat non loin, qui a assisté à la scène :
- Ce qu'il vient de dire, vous êtes témoin, ça n'a aucun sens ?
- Je sais pas : j'ai pas bien entendu.
- Il m'a fait promettre de dire à sa femme qu'avant de mourir, ses dernières paroles ont été pour elle, alors qu'il n'avait rien dans ses dernières paroles concernant sa femme !
- Je sais pas…Peut-être.

Quelques semaines plus tard, sur le perron d'une maison :
- Avant de mourir, il m'a fait promettre de vous dire…
- Oui…
- Il m'a fait promettre de vous dire…
- Oui, il vous a fait promettre de me dire quoi ? - Non…Ca n'a aucun sens.
- "Non, ça n'a aucun sens." ?
- Nooon !
- Comment ça non ?
- Ce n'est pas ça qu'il m'a fait promettre de vous dire !
- "Non, ça n'a aucun sens." ?
- Oui.
- Pourtant, ne venez-vous pas de me dire à l'instant qu'avant de mourir il vous a fait promettre de me dire "Non, ça n'a aucun sens." ?
- Ouiii, mais non.
- Enfin, soyez clair ! Que vous a-t-il au juste fait promettre de me dire avant de mourir ? Qu'on en finisse, à la fin !
- Oh ! ça, c'est un pléonasme !
- "Oh, ça c'est un pléonasme." ? C'est ça qu'il vous a fait promettre de me dire avant de mourir ? Je comprends maintenant, vous avez raison : ça n'a aucun sens.
- Nooon ! Vous n'avez pas compris ! C'est ce que vous venez de dire - vous ! qui est un pléonasme !
- Et qu'est ce que j'ai dit ?
- "Qu'on en finisse à la fin"
- Oui, je suis de votre avis. Mais avant, dites-moi ce que j'ai dit qui était un pléonasme.
- Mais çaaa ! Vous avez dit : "Qu'on en finisse à la fin", et ça, c'est un pléonasme !
- Ha bon ?… Et pourquoi donc ?
- Mais parce que c'est toujours à la fin qu'on en finit ! C'est forcé !… Vous n'aviez donc pas besoin de rajouter "à la fin", "Qu'on en finisse" suffisait !
- Mais monsieur, je n'entendais certainement pas "à la fin" au sens propre, mais dans un sens d'"enfin", en tant qu'expression pour marquer mon exaspération !
- Ha bon ?
- Mais oui ! C'est évident !… Et maintenant monsieur, allez-vous pouvoir enfin me dire ce que mon mari vous a fait promettre de me dire avant de mourir ?
- Oui. Mais je vous préviens, ça ne regarde que lui ! Je n'y suis pour rien !
- Bien sûr. Alors ?
- Eh bien voilà…Il m'a fait promettre de vous dire que ses dernières paroles ont été pour vous.
- Ha, et quelles étaient ses dernières paroles ?
- Justement, c'est là le hic : c'était ça ses dernières paroles !
- Comment, vous voulez dire qu'il vous a dit ceci, alors qu'il n'a pas eu en fait de dernières paroles me concernant ?
- C'est exactement ça ! Vous avez compris !
- Mais ça n'a aucun sens !
- C'est ce que je vous disais au début.
- Il délirait ?
- Non… Mais vous savez, il n'avait pas l'air au mieux.
- Quand même, c'est étrange…
- Oh ! Ecoutez ! Il me vient une idée !…Et s'il avait fait un lapsus ?
S'il avait dit "paroles" au lieu de "pensées" !… "Promettez-moi de dire à ma femme que mes dernières Pensées ont été pour elle." Ca se tient, non ?
-Ouiii ! Merveilleux !… Et en plus, un lapsus avant de mourir, c'est tout lui !…Vraiment, il ne changera jamais.
- Bien … J'ai tenu ma promesse… Au revoir madame.
- Au revoir monsieur. Et merci !

Philippe H.M. GILLEm
Retrouvez l'auteur sur www.cons-celebres.com